Investir comme les riches
Parution : mi-octobre 2025, Les Affaires, Pierre Théroux
Illustration : Les Affaires/IA
Les produits de placement se démocratisent. Enfin !
Plusieurs conseillers financiers et investisseurs attendaient ce moment depuis très longtemps. « Ça fait des années qu’on espérait avoir aussi accès à des stratégies de placement alternatives dont seuls les investisseurs institutionnels et accrédités pouvaient profiter », se réjouit Sylvain De Champlain, qui a fondé la firme De Champlain Groupe financier en 1986.
Les investissements alternatifs étaient autrefois réservés à des portefeuilles institutionnels et de grandes caisses de retraite, comme La Caisse (anciennement la Caisse de dépôt et placement du Québec), ou encore à des investisseurs fortunés, qui ont recours à ces placements depuis des décennies pour diversifier leurs portefeuilles et améliorer leurs rendements.
La Caisse, par exemple, y attribuerait un peu plus de 40 % de ses actifs et bon nombre d’autres investisseurs institutionnels naviguent dans ces mêmes eaux.
Une grande révolution
Or, ces véhicules de placement sont maintenant accessibles à un plus large éventail d’investisseurs particuliers et moins bien nantis. Pour Sylvain De Champlain, qui a vu le paysage financier évoluer grandement au cours des 40 dernières années, notamment avec l’arrivée des fonds négociés en Bourse (FNB), cette démocratisation est synonyme de révolution. « On a toujours dit aux clients qu’on gère leur portefeuille avec une approche semblable à celle des caisses de retraite. Mais on l’a toujours fait en profitant seulement des marchés des actions et des obligations. On peut à présent véritablement le faire, en ayant accès aux mêmes produits que les investisseurs institutionnels ou fortunés. Si les placements alternatifs occupent une place importante dans leurs portefeuilles, c’est logique qu’ils soient aussi disponibles pour tous les investisseurs », fait valoir Sylvain De Champlain.
Si on parle davantage de la possibilité d’inclure des produits alternatifs dans des portefeuilles, c’est entre autres « parce que les taux d’intérêt ont longtemps été bas, que le rendement des produits à revenu fixe était faible et que le marché boursier, malgré ces bons rendements, est plus volatil. L’intégration de placements alternatifs dans un portefeuille offre donc de nouvelles possibilités et est devenue essentielle pour assurer une plus grande diversification », estime Francis Sabourin, gestionnaire de portefeuille principal et conseiller en placement principal chez Patrimoine Richardson.
Depuis la crise financière de 2008, les politiques monétaires des banques centrales ont en effet mené à des baisses historiques de taux d’intérêt et entaché la performance des obligations. Les investisseurs devaient alors s’en remettre davantage au marché des actions pour faire fructifier leur portefeuille, en contrepartie d’un risque évidemment plus élevé. Or, comme l’a démontré le recul simultané des marchés des actions et des obligations en 2022, ces catégories d’actifs sont devenues plus corrélées, ne permettant pas une diversification suffisante aux investisseurs.
« La volatilité des marchés traditionnels a beaucoup augmenté ces dernières années et les investisseurs recherchent de plus en plus de produits qui vont contribuer à réduire ces risques. C’est justement ce que leur apportent les produits alternatifs », indique Guy Côté, conseiller principal en gestion de patrimoine et gestionnaire de portefeuille à l’Équipe de gestion de patrimoine intégrée Guy Côté, affiliée à la Financière Banque Nationale.
Une multitude de fonds
De plus, l’adoption en 2019 par le gouvernement fédéral de modifications réglementaires, qui autorisaient alors la vente de fonds assortis de stratégies de placement non traditionnelles à des investisseurs particuliers, a permis à un plus grand nombre d’entre eux d’avoir accès pour la première fois à des fonds alternatifs liquides.
Ces fonds permettent d’investir dans des catégories d’actifs alternatifs, comme les infrastructures, l’immobilier, les marchandises, les titres hors cote, les devises, les cryptomonnaies, les options de vente et d’achat de titres et les titres à revenu fixe non traditionnels, ou d’utiliser des stratégies comme la vente à découvert, les placements avec effet de levier et autres instruments dérivés qui étaient autrefois le domaine exclusif des fonds spéculatifs et des investisseurs institutionnels.
« Cette nouvelle réglementation a vraiment accéléré le mouvement de démocratisation et donné aux investisseurs la possibilité d’avoir une exposition à des catégories d’actifs qui favorisent une plus grande diversification et de meilleurs rendements », note Frédérick Tremblay, directeur général et chef des solutions de placement chez Desjardins Société de placement.
Ce changement législatif a ainsi amené les fournisseurs de fonds communs de placement et de fonds négociés en Bourse (FNB), comme BlackRock, BMO, Desjardins et autres, à mettre en marché une multitude de nouveaux produits.
« Il y a eu beaucoup d’activités en matière d’innovation et de lancements de nouveaux fonds communs et de FNB liés aux placements alternatifs », constate Jean-François Girard, vice-président et chef du développement et de la gestion des fonds d’investissement chez Desjardins Société de placement.
La coopérative offre ainsi le FNB Desjardins Marchés neutres (DANC, 22,30 $) et le FNB Desjardins Rendement absolu marchés boursiers mondiaux (DAMG, 20,60 $). En août, l’institution financière lançait un nouveau produit, le FNB Desjardins Macro mondial (DGLM, 19,93 $).
Les fonds Marchés neutres, qui investissent dans des positions acheteur et vendeur, « permettent d’avoir des placements alternatifs qui sont moins corrélés avec les marchés boursiers », explique Jean-François Girard.
De nouvelles occasions d’investissement
Les changements réglementaires ont du même coup incité des conseillers et des gestionnaires de portefeuille à évaluer et à utiliser cette offre élargie de nouveaux véhicules d’investissement.
« À partir du moment où la réglementation nous a permis d’intégrer des fonds alternatifs liquides, on a commencé à les offrir à nos clients et à les inclure dans nos portefeuilles modèles. Ça reste des fonds communs, mais qui permettent d’intégrer des stratégies autrement très peu accessibles à des gestionnaires comme nous », indique Maxime Gauthier, président et chef de la conformité à Mérici Services financiers.
Léa Saadé, vice-présidente régionale, Montréal et Rive-Sud, à IG Gestion de patrimoine, fait écho à ces propos. « Dès le début, on s’est assuré de donner à notre clientèle un accès à ces produits, dans une volonté d’offrir une vraie diversification qui va au-delà de la répartition traditionnelle de 60 % en actions et de 40 % en titres à revenu fixe des portefeuilles équilibrés », souligne-t-elle.
« On intègre de plus en plus ces produits dans nos portefeuilles, qu’il s’agisse de fonds privés, d’immobilier privé, d’infrastructures ou de toute autre catégorie d’actifs alternatifs qui permettent une meilleure diversification pour nos clients », renchérit son collègue Maxime Roy, planificateur financier et conseiller en sécurité financière à IG Gestion de patrimoine.
En juin dernier, l’Équipe de gestion de patrimoine intégrée Guy Côté lançait son propre produit de placement alternatif, appelé « caisse privée alternative », qui est structuré comme un fonds commun.
« On baigne depuis plusieurs années déjà dans les produits alternatifs, comme les fonds privés de capital-investissement. Mais ces produits étaient réservés à notre clientèle bien nantie qui pouvait débourser un montant initial minimal de 5 millions de dollars (M $). On constatait l’intérêt d’autres investisseurs moins fortunés, alors la démocratisation de ces produits nous permet aujourd’hui d’accéder à leur demande », souligne Guy Côté.
Cette caisse privée alternative est notamment composée de fonds en capital-investissement, en dette privée, en projets d’infrastructures énergétiques, en positions longues et courtes (long-short) ou encore d’investissements en immobilier privé, qui sont gérés par une dizaine de gestionnaires, parmi lesquels Sagard, KKR, Dynamic Funds, Coller Capital, Nymbus ou Picton Mahoney.
« Ce produit a un double mandat. Celui de réduire la volatilité et la corrélation du portefeuille général en y intégrant des produits qui sont peu ou pas corrélés aux marchés boursiers et obligataires traditionnels. L’autre objectif, c’est l’amplificateur de rendement. C’est bien beau d’être moins corrélé à la Bourse, mais le but, c’est quand même de générer de la performance », explique Tristan Rocheleau, conseiller en gestion de patrimoine et gestionnaire de portefeuille dans l’équipe de Guy Côté.
Des centaines de produits
D’ailleurs, il existe aujourd’hui des centaines de produits alternatifs très variés, selon l’Association canadienne des stratégies et actifs alternatifs. Ces produits sont offerts aux investisseurs principalement par des fonds communs et des FNB, dont les frais de gestion sont généralement plus élevés que ceux de produits plus traditionnels.
« Pour l’instant, ces produits répondent aux besoins et aux objectifs de nos clients. Mais on est bien conscients qu’il existe d’autres catégories d’investissements alternatifs et nous les avons sur notre radar », indique Maxime Gauthier.
Julie Hurtubise, conseillère en placement principale de l’équipe Gestion de patrimoine Hurtubise au sein du Groupe Banque TD, utilise actuellement certains FNB et fonds communs qui s’inspirent de stratégies de fonds spéculatifs. « Ils offrent une bonne accessibilité, une liquidité quotidienne et une certaine diversification, ce qui en fait des outils intéressants pour une première exposition à ses produits », souligne-t-elle.
« La grande majorité des entreprises ne sont pas cotées en Bourse. Ça donne la possibilité d’investir dans un bassin de sociétés beaucoup plus grand », constate-t-elle, en ajoutant que les marchés privés regroupent quelque 90 % de l’ensemble des entreprises.
Des rendements probants
Sylvain De Champlain souligne pour sa part avoir notamment « intégré le Fonds d’infrastructures mondiales Investissements Russell dans nos portefeuilles depuis plusieurs années déjà ». Avec des résultats probants : ce fonds, composé d’actions et de titres à revenu fixe émis par des sociétés qui participent à la construction, à l’entretien ou à la gestion d’infrastructures, affiche un rendement annuel moyen de 10 % depuis sa création, en 2013, et de 23,47 % depuis un an.
Francis Sabourin s’en remet aussi à des fonds communs et des FNB de produits alternatifs. Mais « je mise aussi sur des placements privés dans des entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse, par l’entremise de fonds offerts par Sagard et d’autres, et sur des investissements dans l’immobilier privé », précise-t-il.
Ces investissements dans l’immobilier privé passent par le fonds Real Estate Income and Impact Fund (REIIF) de la firme Forum, le plus grand propriétaire et gestionnaire privé de logements étudiants au pays avec un portefeuille composé de 31 propriétés et d’environ 10 500 lits dans les marchés universitaires et collégiaux. Forum, qui s’affaire à consolider ce marché canadien, vient même de profiter, en février dernier, d’un investissement de 100 M $ dans son REIIF de la part du géant Brookfield Asset Management (BAM, 78,30 $).
« C’est un marché niché en forte croissance et qui s’avère très résilient en période de ralentissement économique », constate Francis Sabourin, en ajoutant que ce fonds lui a permis de générer un rendement annuel moyen d’environ 16 % depuis 2018.
Engouement ?
Les actifs des marchés privés devraient atteindre plus de 60 000 milliards de dollars d’ici 2032, enregistrant ainsi une croissance deux fois supérieure à celle des actifs publics, estime la firme Bain Capital. Si cette prévision témoigne de l’intérêt des investisseurs à intégrer davantage de produits alternatifs dans leurs portefeuilles, cet engouement ne se fait pas encore vraiment sentir au Québec.
« C’est encore nouveau et méconnu. Très peu d’investisseurs détiennent des stratégies de placements privés ou nous sollicitent pour ça », note Sylvain De Champlain.
Même son de cloche de la part de Julie Hurtubise. « Les gens ne comprennent pas encore vraiment ces nouveaux produits. Ce qui peut être un problème, surtout s’ils ne sont pas accompagnés par des conseillers dans le processus. De plus, les données financières des entreprises à capital fermé ne sont pas publiques et sont donc plus difficiles à obtenir », précise-t-elle.
Voilà pourquoi bon nombre de conseillers financiers prennent les devants avec leurs clients. « Je n’attends pas que des clients m’en parlent. Ils me font confiance et comptent sur moi pour leur offrir des options qui répondent à leurs besoins. Il faut faire de la pédagogie, prendre le temps de leur expliquer les produits avec les avantages et les inconvénients », souligne Maxime Gauthier.
Julie Hurtubise se fait aussi un devoir de renseigner ses clients. « C’est important d’innover dans la façon de construire des portefeuilles d’investisseurs », mentionne-t-elle.
Encore faut-il justement que les conseillers financiers soient eux-mêmes bien au fait de ces produits et veuillent en faire la promotion auprès de leur clientèle. Il s’agit en effet de placements plus sophistiqués, et certains conseillers ne souhaitent pas se soumettre à une série de formations et obtenir les accréditations permettant de les vendre à leurs clients, note-t-on dans l’industrie.
Risques et particularités
Si les investissements alternatifs ont l’avantage d’offrir un plus grand potentiel de diversification et de rendement, cette catégorie d’actifs n’est pas moins ou plus risquée que les investissements traditionnels.
« L’erreur serait de penser que la complexité des produits, ça veut dire une performance garantie. Il faut s’assurer que ça réponde adéquatement au profil d’investisseur d’une personne et de sa tolérance au risque », prévient Léa Saadé.
Par ailleurs, les investisseurs doivent savoir que certains produits alternatifs sont des actifs non liquides que les investisseurs ne peuvent négocier aussi rapidement et facilement que des fonds liquides alternatifs ou que des produits traditionnels, comme des actions, des fonds communs et des FNB. Les investissements alternatifs dans des infrastructures et l’immobilier, par exemple, peuvent entraîner un horizon de placement à plus long terme.
« La question de la liquidité de certains produits est un facteur important. C’est l’une des raisons pour lesquelles on mise surtout sur des fonds liquides alternatifs », souligne Maxime Gauthier.
« Pour certains produits alternatifs, on doit avertir les investisseurs qu’ils devront être patients et laisser l’argent investi plusieurs années. Ce n’est donc pas une bonne idée d’en acheter si la personne pense avoir besoin d’un bon montant d’argent à court terme », conseille Sylvain De Champlain.
Certains produits exigent aussi d’importants investissements initiaux, ou la nécessité d’être un investisseur accrédité. Au Québec, pour être un investisseur accrédité, il faut qu’un individu ait généré un revenu de plus de 200 000 $ au cours des deux dernières années (ou de 300 000 $ pour un couple) et posséder des actifs totalisant au minimum 1 M $.
Cela fait dire au dirigeant que le mouvement de démocratisation des placements alternatifs n’est pas encore entièrement finalisé.